samedi 4 juillet 2009

L’erreur spirite, (fragment)

Le spirite qui, possédant quelques facultés médiumniques, s’enferme chez lui pour consulter sa table à propos de n’importe quoi, ne se doute pas que c’est tout simplement avec lui-même qu’il communique par ce moyen détourné, et c’est pourtant ce qui lui arrive le plus ordinairement.

Dans les séances des groupes, la présence d’assistants plus ou moins nombreux vient un peu compliquer les choses: le médium n’en est plus réduit à sa seule pensée, mais, dans l’état spécial où il se trouve et qui le rend éminemment accessible à la suggestion sous toutes ses formes, il pourra tout aussi bien refléter et exprimer la pensée de l’un quelconque des assistants. D’ailleurs, dans ce cas comme dans le précédent, il ne s’agit pas forcément d’une pensée qui s’exprimera guère que si quelqu’un a la volonté bien arrêtée d’influencer les réponses; habituellement, ce qui se manifeste appartient plutôt à ce domaine très complexe que les psychologues appellent le « subconscient ». On a parfois abusé de cette dernière dénomination, parce qu’il est commode, en maintes circonstances, de faire appel à ce qui est obscur et mal défini; il n’en est pas moins vrai que le « subconscient » correspond à une réalité; seulement, il y a de tout là-dedans, et les psychologues, dans la limite des moyens dont ils disposent, seraient fort embarrassés pour y mettre un peu d’ordre. Il y a d’abord ce qu’on peut appler la « mémoire latente »: rien ne s’oublie jamais d’une façon absolue, comme le prouvent les cas de « réviviscence » anormale qui ont été assez souvent constatés; il suffit donc que quelque chose ait été connu de l’un des assistants, même s’il croit l’avoir complètement oublié, pour qu’il n’y ait pas lieu de chercher ailleurs si cela vient à s’exprimer dans une « communication » spirite. Il y a aussi toutes les « prévisions » et tous les « pressentiments », qui arrivent parfois, même normalement, à devenir assez clairement conscients chez certaines personnes; c’est à cet ordre qu’il faut certainement rattacher bien des prédictions spirites qui se réalisent, sans compter qu’il y en a beaucoup d’autres, et probablement un plus grand nombre, qui ne se réalisent pas, et qui représentent de vagues pensées quelconques prenant corps comme peut le faire n’importe quelle rêverie [1].

Mais nous irons plus loin: une « communication » énonçant des faits réellement inconnus de tous les assistants peut cependant provenir du « subconscient » de l’un d’eux, car, sous ce rapport aussi, on est fort loin de connaître ordinairement toutes les possibilités de l’être humain: chacun de nous peut être en rapport, par cette partie obscure de lui-même, avec des êtres et des choses dont il n’a jamais eu connaissance au sens courant de ce mot, et il s’établit là d’innombrables ramifications auxquelles il est impossible d’assigner des limites définies. Ici, nous sommes bien loin des conceptions de la psychologie classique; cela pourra donc sembler étrange, de même que le fait que les « communications » peuvent être influencées par les pensées de personnes non présentes; pourtant, nous ne craignons pas d’affirmer qu’il n’y a à tout cela aucune impossibilité.

Ce qu’il y a de curieux à noter comme conséquence de ces dernières considérations, c’est ceci: ceux même qui admettent qu’il est possible d’évoquer les morts (nous voulons dire l’être réel des morts) devraient admettre qu’il soit également possible, et même plus facile, d’évoquer un vivant, puisque le mort n’a pas acquis, à leurs yeux, d’éléments nouveaux, et que d’ailleurs, quel que soit l’état dans lequel on le suppose, cet état, comparé à celui des vivants, n’offrira jamais une similitude aussi parfaite que si l’on compare des vivants entre eux, d’où il suit que les possibilités de communication, si elles existent, ne peuvent en tout cas être qu’amoindries et non pas augmentées. Or il est remarquable que les spirites s’insurgent violemment contre cette possibilité d’évoquer un vivant, et qu’ils semblent la trouver particulièrement redoutable pour leur théorie; nous qui dénions tout fondement à celle-ci, nous reconnaissons au contraire cette possibilité, et nous allons tâcher d’en montrer un peu plus clairement les raisons. Le cadavre n’a pas de propriétés autres que celles de l’organisme animé, il garde seulement certaines des propriétés qu’avait celui-ci; de même, l’ob des Hébreux, ou le prêta des Hindous, ne saurait avoir de propriétés nouvelles par rapport à l’état dont il n’est qu’un vestige; si donc cet élément peut êter évoqué, c’est que le vivant peut l’être aussi dans son état correspondant.

Bien entendu, ce que nous venons de dire suppose seulement une analogie entre différents états, et non une assimilation avec le corps; l’ob (conservons-lui ce nom pour plus de simplicité) n’est pas un « cadavre astral », et ce n’est que l’ignorance des occultistes, confondant analogie et identité, qui en a fait la théorie, c’est de limiter arbitrairement des possibilités que l’on peut dire proprement indéfinies (nous ne disons pas infinies). Les forces susceptibles d’entrer en jeu sont diverses et multiples; qu’on doive les regarder comme provenant d’êtres spéciaux, ou comme de simples forces dans un sens plus voisin de celui où le physicien entend ce mot, peu importe quand on s’en tient aux généralités, car l’un et l’autre peuvent être vrais suivant les cas.

Parmi ces forces, il en est qui sont, par leur nature, plus rapprochées du monde corporel et des forces physiques, et qui, par conséquent, se manifesteront plus aisément en prenant contact avec le domaine sensible par l’intermédiaire d’un organisme vivant (celui d’un médium) ou par tout autre moyen. Or ces forces sont précisément les plus inférieures de toutes, donc celles dont les effets peuvent être les plus funestes et devraient être évités le plus soigneusement; elles correspondent, dans l’ordre cosmique, à ce que sont les plus basses régions du « subconscient » dans l’être humain. C’est dans cette catégorie qu’il faut ranger toutes les forces auxquelles la tradition extrême-orientale donne la dénomination générique d’« influences errantes », forces dont le maniement constitue la partie la plus importante de la magie, et dont les manifestations, parfois spontanées, donnent lieu à tous ces phénomènes dont la « hantise » est le type le plus connu; ce sont, en somme, toutes les énergies non individualisées, et il y en a naturellement de bien des sortes. Certaines de ces forces peuvent être dites vraiment « démoniaques » ou « sataniques »; ce sont celles-là, notamment, que met en jeu la sorcellerie, et les pratiques spirites peuvent aussi les attirer souvent, quoique involontairement; le médium est un être que sa malencontreuse constitution met en rapport avec tout ce qu’il y a de moins recommandable en ce monde, et même dans les mondes inférieurs. Dans les « influences errantes » doit être également compris tout ce qui, provenant des morts, est susceptible de donner lieu à des manifestations sensibles, car il s’agit là d’éléments qui ne sont plus individualisés: tel est l’ob lui-même, et tels sont à plus forte raison tous ces éléments psychiques de moindre importance qui représentent « le produit de la désintégration de l’inconscient (ou mieux du « subconscient ») d’une personne morte »; ajoutons que, dans les cas de mort violente, l’ob conserve pendant un certain temps un degré tout spécial de cohésion et de quasi-vitalité, ce qui permet de rendre compte de bon nombre de phénomènes.

(Fragment de L’Erreur spirite, Etudes Traditionnelles)

Notes:

[1] Il y a aussi des prédictions qui ne se réalisent que parce qu’elles ont agi à la façon des suggestions; nous y reviendrons quand nous parlerons spécialement des dangers du spiritisme.

dimanche 31 mai 2009

René Guénon, initiateur de l’excellence

par Julien Darmon

Génie influent et méconnu, René Guénon, en refusant de fonder une école, a fait de tous les amoureux de l’esprit ses héritiers indirects. Critique profond de la modernité qui n’a pourtant jamais versé dans le délire mystique ni dans l’extrémisme politique, l’auteur du Règne de la quantité apparaît encore plus nettement comme un penseur de l’existence authentique.

Si la valeur d’un penseur se mesure au degré de mimétisme qui existe entre l’homme et l’œuvre, alors René Guénon est sans le moindre doute un génie exceptionnel. Celui qui n’a cessé de combattre l’esprit de modernité et sa tendance à vouloir tout rendre simple et univoque, à tout ranger en catégories, reste aujourd’hui encore un philosophe inclassable. Il n’a pas fondé d’école, et jusqu’à présent rares sont ceux qui se revendiquent guénoniens ; pourtant, ses intuitions, tant sociales que spirituelles, forment le fond de toute pensée initiatique contemporaine.

"Philosophe invisible", selon le beau titre de Jean-Luc Maxence, il apparaît presque toujours à ses lecteurs comme avant-gardiste ou rétrograde - ce qui n’a rien d’étonnant pour quelqu’un qui s’est toujours résolument placé hors de l’époque. Non seulement de la sienne, mais de toute période qui se vit en moment historique, sur une échelle du progrès dont il apparaît chaque jour plus nettement que ses barreaux sont vermoulus.

Un précurseur absolu

Sans doute, c’est dans le contexte du XXe siècle naissant que se lit avec plus de clarté l’inactualité quasi-nietzschéenne de René Guénon. En un temps ivre de ses réalisations matérielles, qui célèbre la mort de l’esprit comme une victoire, en cette apocalypse joyeuse du matérialisme qui ne tardera pas à trouver son atroce vérité dans deux guerres mondiales, se dresse, solitaire et discrète, une âme éprise d’infini. Ses premières fréquentations, de 1906 à 1909 environ, gravitent autour de l’École supérieure libre des sciences hermétiques dirigée par le fameux Papus. Le nom de l’institut reflète assez bien l’improbable mélange d’esprit positiviste et de tradition frelatée qui caractérise son enseignement. Le décorum est à l’avenant : pentacles ornés de grossiers symboles pseudo-cabalistiques, lourdes tentures de velours noir et bougies graisseuses. Le jeune Guénon - né en 1886, c’est à peine un adulte - franchira avec fulgurance et beaucoup de distance critique les innombrables et improbables grades de l’ordre avant d’être exclu pour "tendances schismatiques" - l’authenticité de sa quête dérangeait certainement les douces et innocentes illusions magico-oculistes dont aimaient se bercer les membres de cette assemblée.
Il continue ensuite à fréquenter la section Thébah de la Grande loge de France, particulièrement traditionaliste pour son siècle, jusqu’à la guerre de 1914-1918. Il semble considérer la franc-maçonnerie authentique comme l’un des derniers dépositaires occidentaux de la Tradition, ce qui ne fait qu’accentuer son dédain pour ce qu’elle est devenue à son époque : une coterie de matérialistes arrogants et corrompus, un instrument politique au service des lins les plus égoïstes.

C’est dès cette époque formatrice, alors qu’il n’a encore que vingt-cinq ans, qu’il publie dans l’éphémère revue La Gnose deux articles restés des classiques de la pensée guénonienne : "L’homme et son devenir selon le Védanta" et "le symbolisme de la croix". Dès l’origine, tout est présent : la présentation, pour la première fois en Occident, d’un Orient authentique et comme connu de l’intérieur, et l’affirmation d’une Tradition initiatique universelle formant le cœur vivant de toute religion, y compris le christianisme ; l’attention prêtée au langage symbolique, matrice de toute connaissance transformante, ainsi qu’une vision de l’humain se réalisant dans et par l’intellect, hors de tout salmigondis magique et réaliste. Ce n’est certainement pas aller trop loin que d’affirmer que Guénon est l’un des types les plus purs de l’idéaliste - si l’on n’oublie pas qu’il s’est toujours élevé avec raison contre le prétendu "esprit de système" qui voudrait réduire la matière à l’esprit ou inversement, sans jamais parvenir à saisir ni l’émergence de cette dualité, ni sa résolution dans une réalité d’ordre supérieur.

Les sources traditionnelles d’une œuvre majeure

On s’est beaucoup interrogé sur les sources auxquelles René Guénon a puisé une connaissance si intime des doctrines ésotériques indiennes, en un temps où les doctrines orientales sont pour ainsi dire entièrement inconnues des Européens. La seule hypothèse satisfaisante, et qui ne manque pourtant pas d’apparaître fantastique aux non-initiés, est qu’il fut effectivement en contact avec un ou des maîtres indiens de passage en Occident qui, reconnaissant en lui un esprit d’exception et partageant son inquiétude quant à l’avenir spirituel de la civilisation occidentale, lui confièrent ces secrets avec pour mission de les faire connaître. Supposition hardie, mais qui seule permet de rendre compte de l’authenticité de l’œuvre indianiste de René Guénon. Il n’y là rien d’impossible non plus : de tels maîtres voyagent toujours à l’insu du monde profane, sans même devoir faire des efforts de dissimulation, tant la foule béate et angoissée consacre toute son attention aux gesticulations futiles des ministres et aux amours papillonnantes des vedettes... En ce qui concerne le versant occidental de la tradition, nous savons par ailleurs que son contemporain et proche Louis Charbonneau-Lassay, auteur d’un hallucinant Bestiaire du Christ (réédité en avril 2006 chez Albin Michel), était en contact avec une confrérie très secrète remontant au Moyen Âge, l’Estoile internelle. De telles correspondances souterraines ne doivent donc pas surprendre, pas plus que le silence pudique qui les entoure.

Cette partie de l’œuvre guénonienne, qui comporte en outre La Grande Triade (sur le taoïsme), Aperçus sur l’initiation, etc., la plus classique en apparence, est sans doute la plus difficile à appréhender justement.

Certes, on pourrait énumérer ses grands préceptes : réalité d’une vérité initiatique identique à elle-même à travers les différents costumes exotériques qu’elle assume (et qu’on appelle religions), notion de cycles cosmiques et historiques, possibilité d’un éveil à un autre état de conscience dont les vues ne peuvent s’exprimer qu’au moyen du symbole, nécessité d’une initiation auprès d’un maître, et ainsi de suite. Par définition, un tel inventaire ne peut que présenter épars des fragments d’une doctrine qui défie toute tentative d’enfermement dans un système : vérité suprême, il n’y a rien qui soit hors d’elle-même et qui pourrait ainsi la définir. La Tradition, telle que la présente Guénon dans ses œuvres, s’appréhende par et pour elle-même dans un effort de l’intellect humain qui s’immerge en elle. Elle est donc avant tout une expérience qui ne peut s’acquérir que par une fréquentation humble et assidue des sources authentiques dont les textes guénoniens se veulent une version fidèle.
Trois réactions à l’œuvre de Guénon sont alors possibles. Soit le lecteur n’est pas prêt à adopter cette forme de pensée, et il ne verra alors que la présentation maladroite d’une religiosité primitive et exotique - ce que Jean Monet appelait des "marottes orientales", Soit la personne est déjà initiée à l’un ou l’autre des ésotérismes authentique : celle-là ne verra chez Guénon que la confirmation, un peu plate il faut l’avouer, de ce qu’il savait depuis longtemps, en fait depuis toujours, et retournera bien vite à des études plus poussées. Seul celui qui se tient au seuil, sans le savoir bien souvent quand il ouvre pour la première fois un livre signé Guénon, aura peut-être la chance de commencer son véritable chemin par la voie princière que traça un jeune homme monté de Blois à Paris il y a exactement cent ans. René Guénon est par excellence un initiateur : incompréhensible pour ceux qui ne sont pas mûrs, superflu pour ceux qui sont déjà en route. Et précieux pour tous les autres.

Un pourfendeur des vieux ésotérismes

Face à cette voie qui n’en reste pas moins un passage étroit, ardu et pour tout dire assez ingrat pour quiconque reste attaché au boulet de l’ego, proliféraient déjà au tournant du siècle dernier, outre les obédiences occultistes déjà mentionnées, divers groupes parareligieux, au premier rang desquels la Société théosophique de Mme Blavatsky et le spiritisme d’Allan Kardec. Inutile de s’étendre ici sur ces deux mouvements, à chacun desquels René Guénon a consacré une réfutation en règle. En tant que dénominations ils ont, en Europe du moins, pratiquement disparu ; le théosophisme a perdu son crédit à mesure que l’on connut mieux l'inde, et faire tourner les tables est surtout pratiqué par des jeunes adolescents en mal de sensations fortes.
Pour autant, il faut souligner qu’ils sont à la racine d’une large frange des "nouveaux mouvements religieux", depuis les diverses sectes prétendant être instruites par des maîtres ascensionnés appartenant à la très fumeuse "Grande Fraternité blanche" jusqu’aux adeptes du channelling en passant par les lubies ufologiques, le tout étant généralement allègrement mélangé. Typiquement, ces mouvements, qui ne représentent que des parodies toxiques de la véritable connaissance et bloquent l’accès à celle-ci, n’arrivent pas à s’affranchir du préjugé matérialiste et se sentent en conséquence obligés de prêter une réalité physique, tangible à des vérités d’un autre ordre - ainsi des esprits des morts qu’on veut croire capables de se manifester, de maîtres physiquement immortels, etc. Il s’ensuit un décalage tragique entre le réel et ce que les sectaires y projettent, induisant le recours à des théories du complot et in fine à une envie bestiale de supprimer par la violence, physique ou morale, tout ce qui contredit fatalement une conception aussi pathologique des réalités matérielles et spirituelles.

Au delà des dogmes, un ferment de résistance

Autant dire que Guénon est à l’antipode de ces synthèses erronées de l’Orient et de l’Occident, même si en son temps la seule autre solution était vraisemblablement de tourner résolument le dos à la société moderne, irrémédiablement condamnée à la chute et à l’oubli de l’Être.
Converti à l’islam - sans doute devrait-on plutôt dire au soufisme - sous le nom de cheikh ’Abdu-I-Wahid Yahya, c’est-à-dire Jean, serviteur de l’Unique, dès 1912, il se marie peu après à l’Église (tant est grande son indifférence quant aux formes extérieures de la religiosité) et s’installera définitivement en Égypte en 1930.

Si son intérêt initial allait plutôt aux doctrines indiennes, on ne se convertit pas à l’hindouisme et il sut reconnaître dans la mystique musulmane la même Tradition originelle dont le christianisme et la maçonnerie de son temps avaient quasiment perdu jusqu’au souvenir. Seules ses nombreuses contributions au Voile d’Isis puis aux Études traditionnelles le maintiendront en contact avec la France. Là, au cœur de son Orient chéri, il mène une vie retirée du bruit du monde. Certes, ce n’est pas un optimiste - en tout cas, il n’attend rien dans l’immédiat du monde occidental, qui incarne à ses yeux le Kali-Yuga, l’âge des ténèbres matérialistes par excellence. Le monde court à sa perte, et la génération qui a connu les tranchées puis les camps d’extermination pouvait difficilement contredire ce verdict.

Guénon est un des critiques les plus virulents de la société contemporaine, de son amour de la médiocrité, de la passion qu’elle met à tout réduire au niveau le moins signifiant, de l’enthousiasme qu’elle connaît à s’aliéner par les machines et les produits manufacturés - bref, de sa course effrénée par le néant, aveugle qui raille et tue ceux qui refusent l’appel du précipice. Rien n’a changé.

Certes, les dernières décennies ont mis plus de raffinement, plus de glamour dans cette gesticulation épileptique : téléphone portable, télévision satellitaire . . . le dommage n’en est que plus grand. Jamais l’opulence n’a atteint un tel degré, jamais on n’en a autant crevé d’envie et de désespérance. Face à cette critique radicale, certains ont voulu assimiler René Guénon à un précurseur du fascisme, voire du nazisme. Rengaine bien connue, stigmate rabâché qu’on inflige à celui qui refuse de se rouler avec les autres dans la fange. Au demeurant, l’accusation ne tient pas le coup une seconde quand on examine les occurrences où Guénon s’est exprimé sur la question : il est très conscient du caractère pernicieux et maléfique du nazisme. En 1938, à un livre qui prétend dénoncer "l’Orgueil juif’, il réplique que ce sentiment de différence, légitime et rendu nécessaire par la nature même des formes traditionnelles, ne dégénère en sentiment de supériorité que chez le vulgaire, et qu’à tout prendre, l’orgueil est bien le plus insolent de tous. Mais à quelles injures ne recourrait-on pas pour refuser de voir que le nazisme est bien le fruit de notre modernité...

Au demeurant Xavier Accart, dans Guénon ou le Renversement des clartés a bien montré à quel point la pensée guénonienne fut un "ferment de résistance spirituelle" sous l’Occupation, notamment autour de la NRF.

Pour ne pas finir, nous ne pouvons qu’inviter à relire Guénon. Son Orient et son Occident ne sont pas géographiques : chaque tradition, chaque civilisation, mais aussi chaque individu est porteur de cette polarisation spirituelle. Le Kali-Yuga n’est pas une période historique parmi d’autres : il est la période qui couvre toute l’histoire depuis ses débuts, et l’histoire s’achèvera avec lui. Autrement dit, toute l’histoire profane est Kali-Yuga, Mais il est possible, dès à présent, de faire le choix de vivre sous un autre régime temporel, celui de l’âge d’or où les initiés se retrouvent, par-delà les barrières du temps et de l’espace ; ce que Henri Corbin appelait la hiérohistoire. Lire Guénon, c’est savoir où l’on se situe sur la voie de l’accomplissement initiatique. C’est aussi prendre le risque du véritable éveil.